L'if, en vivre et en mourir


En Pays d’Auge, l’if est très commun : ifs funéraires dans beaucoup de nos cimetières ou disséminés dans les haies, que le paysan craint et respecte à la fois.

Taxus baccata

Une espèce spontanée

L’if, Taxus baccata, est une essence spontanée en Normandie. Elle est originaire de la forêt et a été utilisée, avec d’autres espèces forestières, pour la construction des haies lisières à partir du IXe siècle et des premiers défrichements. A cette époque, les parcelles sont cultivées en labours. La présence de l’if toxique n’est donc pas un danger. Mais à partir de 1850 et l’essor de la production fromagère en pays d’Auge, les paysans s’en débarrassent afin de préserver les troupeaux de vaches laitières. Sa toxicité est connue depuis l’Antiquité. Pline l’Ancien avait constaté que du vin conservé dans des tonneaux en bois d’if était empoisonné. Les Romains utilisaient ses branches et son écorce pour la fabrication de philtres empoisonnés. Comme pour se faire pardonner sa toxicité, l’if s’est avéré contenir une substance d’intérêt majeur pour la lutte contre le cancer, le taxol. En 1996, un laboratoire des Charentes est venu ‘moissonner’ des pousses d’if à Montviette. Le produit utilisé dans le traitement des cancers de la femme est une molécule de synthèse.

Fruits de l'if

L’arbre funéraire

L’image de l’if est le plus souvent associée aux cimetières. En effet, il est très commun dans les cimetières normands. Cela s’explique par sa valeur symbolique et sa longévité. Certains individus ont plus de 1000 ans. Il reste vert, ne meurt jamais, même après avoir été coupé. Cette tradition funéraire existait déjà chez les Romains qui plantaient des ifs près de leurs morts. Son rôle est d’accompagner les défunts dans l’au-delà. Les anciens croyaient aussi que son feuillage possède la propriété de chasser les odeurs nuisibles de la décomposition des corps. Ses branches déposées dans les tombes protègent les âmes des morts contre les sorcières et les fantômes. Les plus anciens, comme celui de la Lande-Patry dans l’Orne, ont un tronc creux assez large pour y abriter plusieurs personnes debout.

Plante contraceptive

Des feuilles dans les bas

Du fait de sa toxicité, l’if était autrefois employé comme abortif mais souvent avec une issue fatale pour la patiente. Claire Tiévant, dans l’Almanach de la mémoire et des coutumes, rapporte que les mères trop ‘bien pourvues’ s'en allaient cueillir au cimetière une petite branche d'if qu'elles plaçaient dans leur maison. Une habitante de Montviette raconte : ‘Ma belle-mère me disait que, quand elle habitait la ferme à Montviette, il y avait un arbre dans la cour. Le médecin avait dit : ‘N'allez pas dessous’. Certaines en mettaient des feuilles dans leurs bas. Elles n'avaient pas d'enfants.’ En 1846, Durand-Duquesney écrit dans 'Coup d'œil sur la végétation des arrondissements de Lisieux et de Pont-l'Evêque' que beaucoup de paysans croient qu'il fait avorter les vaches qui se reposent sous son ombre. L’if peut être mangé à l’arbre par les bêtes mais pas une fois coupé.

Cimetière Saint Eugène

L'if de Formentin

Dans le cimetière de Sainte Eugène se dresse actuellement un if. Lors de la tempête de 1999, il fut déraciné. La municipalité de Formentin, en accord avec la D.R.A.C., a décidé de redresser l’arbre. Quand l’if a été déraciné, une structure circulaire est apparue. Des fouilles archéologiques ont mis en évidence la présence d’un ancien atelier de fondeurs de cloches, sans doute un atelier itinérant. Les archéologues ont estimé que cet atelier pouvait daté de la fin du XVe ou début du XVIe siècle. L’église Sainte Eugène a fait l’objet d’une importante campagne de restauration à la fin du Moyen Age. L’atelier itinérant se serait donc installé au moment de cette restauration. L’if, dont le diamètre est de 1,70 mètres, ne peut gère avoir plus de 400 ans.